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Silence et absence

17224e jour, par JC Sekinger

J’avais dix-huit ans quand j’ai entendu cette phrase, dont j’ignorais alors qu’elle était de Cioran : « j’étais comme une marionnette cassée dont les yeux seraient tombés à l’intérieur ».

Je n’ai jamais depuis trouvé mesure plus juste et simple de la souffrance or il y a une figure de rhétorique dans cette phrase : une comparaison, un « comme » qui rend l’idée poreuse : « je » ne suis pas « une marionnette cassée » mais simplement « comme » elle, il y a une distance entre ce que je suis vraiment et cette marionnette, distance de la comparaison, l’image est une traduction éthérée de la réalité en fiction. Mais de quelle réalité ?

Réalité matérielle d’abord : Ce que je nomme « ma vie » n’est finalement rien d’autre qu’une fiction historique. Celle de chacun également, un tissu de mots, des « détails d’une fresque peinte sur le vide ». Cent mille milliards de cellules qui naissent et meurent chaque secondes, groupées en foie, cerveau, yeux — vivant chacune leur vie — font cent mille milliards de vies en proue toujours naissante et sillage toujours mourant. Des cellules qui pourraient aussi bien être de pissenlits ou de ver de terre et n’en vivraient pas moins.

Réalité spirituelle ensuite : ce corps, cet assemblage éphémère, capte la conscience, ou est baigné par elle. Celle-ci ne semble pas lui appartenir en propre car si je peux dire « mon » histoire, je ne peux pas dire « ma » conscience : les histoires y clignotent et la conscience reste intacte. J’ai remarqué qu’en regardant sans lunettes ou à travers les larmes, la conscience, contrairement à « ma » vue, ne change pas : à travers ce flou ou ce brouillage, toujours la même perfection. Cet « intérieur » ou « intérieur de soi » dans lequel pourrait tomber le regard, dans lequel on pourrait se noyer, où est-il ? L’intérieur de notre histoire ? l’intérieur des mots ? Voilà qui suppose un « extérieur », une cloison qui me séparerait d’un monde dont je serai exclu. Mais de quel monde ?

Il existe bien un monde hors de mon histoire : ces histoires des autres qui nous font parfois face ou nous tournent le dos. Mais la conscience ? quelles sont ses limites ? Du point de vue de mon histoire et des mots qui la tissent, il y a de l’intérieur et de l’extérieur, de la confrontation, mais pour la conscience ? Je ne lui vois ni limites ni centre !

Pour ne pas devenir fou, tomber dans son histoire, on peut s’en distraire, vivre à sa surface, s’étourdir en couvrant ses grincements par le vacarme, savant ou non, de l’histoire des autres. Ou boire. Ce qui revient à tout endormir. Ou les deux. Mais tout finit par se réveiller, histoire grossie et maux de tête.

Alors il est possible de la considérer autrement, voir comme cette histoire est mêlée à chacune des autres, indiscernable finalement, qu’elles n’en font qu’une seule avec un bavardage immense, et écouter où bruisse cette histoire, dans quel silence, et voir dans quelle absence elle apparait.

Que souhaiter de mieux que silence et absence ?

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