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 oh ! » dit le rêveur en s’envolant au dessus de la ville)

16559e jour, par JC Sekinger

Quand je ne dors pas, je suis réveillé ? Pas sûr. Quand je rêve, je suis endormi ? Pas sûr.

Dans le sommeil, il arrive que le corps se réveille et qu’on rêve : les yeux bougent rapidement, le corps entier bouge... Il peut même arriver que, somnambule, on se lève. On rêve encore. Dans le coma dit léger, le corps ne bouge pas même un cil ni le petit doigt, mais on rêve. Dans le rêve, on se rend toujours compte de quelque chose : on se souvient, on ressent, on éprouve... Dans le coma léger aussi : on interprète ce qu’on « voit » : l’infirmier en blouse qui fait au comateux un « test de la douleur » devient dans le rêve un curé en soutane blanche qui lui tord le mamelon (« aïe ! » crie le rêveur dans le coma). Le rêve s’inscrit dans une durée, celle de la narration au moins, et il est en cela semblable à l’état de veille [1].

Nos yeux sont ouverts [2] mais peut-on nommer « veille » ou même « conscience » un état dans lequel nous ne voyons que la surface visible des choses, dans lequel nous prenons un objet pour un autre ou un mot pour un autre ? Voilà qui ressemblerait plutôt à ce que les psychanalystes nomment « inconscient ». La conscience ordinaire est partielle et confuse, en cela elle est semblable au rêve.

Bien sûr, le monde de l’état de veille est un monde d’objets en partie éclairés, en partie identifiables et nommables, un monde d’effets et de causes : voilà qui découpe et ordonne la pensée tout en reléguant aux oubliettes l’émotion et le lapsus. Dans le monde des rêves, les valeurs semblent inversées : les oubliettes sont à l’air libre et la causalité marche sur la tête (« oh ! » dit le rêveur en s’envolant au dessus de la ville), mais je suggère que c’est seulement dû au fait que lorsque le corps est à l’abri de son sommeil, d’un sommeil léger, il est assez démotivé et la logique de son monde se raréfie.

On oppose ordinairement, et pour ces raisons, état de veille et état de rêve mais on a beau dire qu’être réveillé c’est « avoir les pieds sur terre », je ne vois pas beaucoup de différences entre « dormir debout et « être somnambule » ou entre « être dans la lune » et « rêver qu’on vole ».


C’est à la lumière d’une insomnie que j’écris ces lignes.


[1Mais quand on ne rêve pas ? Qui peut dire combien de temps s’écoule ?Lisez ce très juste texte de José Le Roy, « Sommeil profond et éveil »

[2D’ailleurs, il arrive à mon fils d’un an de dormir les yeux ouverts

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