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« La chose principale c’est de peindre »

17096e jour, par JC Sekinger

« Peindre, conseils pratiques par Van Dongen »

« Quand, en passant devant un chantier, on entend chanter, on peut être certain qu’il y a là des peintres qui poussent la romance.

« C’est la barbouille qui gargouille.

« Les autres métiers sont silencieux, le bruit des machines domine et il y a des métiers et des occupations qui sont comme hargneux, et l’homme qui exerce ces métiers et ces besognes sans joie est souvent triste.

« Mais la peinture fait chanter le peintre, crée de la bonne humeur, de la joie et chasse les soucis. Quand vous avez des ennuis d’argent, quand vous êtes fâché avec votre meilleur ami, quand vous avez des tracas dans votre ménage, au lieu de gueuler comme un putois (je n’ai jamais entendu gueuler un putois !), au lieu de casser la vaisselle ou de vous laisser entraîner par le désespoir, achetez chez le quincaillier du coin un petit pot de peinture et peignez en bleu ou en rouge votre armoire à glace, en vert ou en rose, les murs et le plafond de votre chambre, peignez tout ce qui vous tombe sous la main, barbouillez tout de couleurs et aussitôt, tous vos ennuis s’évaporeront, tous vos maux seront guéris ; vous n’aurez plus besoin de médecin, vous n’aurez plus de crises nerveuses, votre humeur deviendra égale, même si les couches de peinture que vous appliquez ne le sont pas ; en un mot, vous serez heureux, et vous vous apercevrez que vous chantez. Évidemment, si, au bout de quelque temps, tout est peint chez vous, il faut recommencer, il faut continuer la cure ; mais vous pouvez toujours, au lieu de peindre avec du bleu et du rouge, repeindre le tout en blanc ou en vert ; il faut de la persévérance en tout et la chose principale c’est de peindre ; les couleurs ont peu d’importance. Toutefois, en hiver, le bleu et le jaune sont recommandés, car ces couleurs remplacent le soleil absent.

« Si vous habitez un pavillon avec jardin et chien dangereux, vous pouvez peindre la façade de votre demeure, les troncs des arbres de votre jardin, les pots de fleurs, la niche de votre chien ou le chien lui-même, le cabinet de toilette de votre femme, le piano ou la T.S.F de votre fille. Mais ce qui absorbe le plus, l’occupation la plus parfaite et qui remplace avantageusement la pêche à la ligne, c’est de peindre la grille en fer qui entoure votre jardin. C’est très difficile, mais avec un peu d’application, on arrive à faire assez bien sans trop de barbouiller soi-même.

« Forcément, vous peignez avec les couleurs que vous aimez et ainsi, vous créez l’ambiance qui vous est le plus nécessaire ; vous vous sentirez chez vous, même si vous n’avez pas payé votre loyer et vous aurez tous les courages. Vous lirez, sans peur, les mensonges des journaux et vous verrez le monde avec le sourire de supériorité qui ne trompe pas.

« Quand vous aurez terminé ces premiers essais — c’est-à-dire, les essais de la peinture, de la peinture pour la peinture — et que vous croirez que vous n’avez plus rien à peindre, il est à prévoir que, avec tous les loisirs que nous avons, avec les contributions à payer, avec les idées de luxe de votre femme qui ne peut rien comprendre à la démocratie, avec la vie qui augmente et le petit franc qui diminue encore, il est possible que vous subissiez encore des petites crises de mauvaise humeur ; alors, rachetez quelques pots de couleurs, essayez de peindre vos murs en faux bois précieux, votre plafond en faux ciel, les meubles de bois blanc en faux acajou, peignez vos rideaux en or, les draps de lit en rose, peignez des armoiries sur vos caleçons, des fleurs sur vos chemises et des paysages heureux sur les carreaux de vos fenêtres qui ont vue sur une cour triste ; vous embellirez votre demeure, vous embellirez votre vie de mille manières, sans avoir besoin d’aller au café. Vous verrez la vie en rose même si vous peignez votre plafond en noir, vos murs en gris et le parquet en blanc et vous chanterez malgré que votre complet soit plein de taches.

« Et si votre femme vous attrape parce qu’elle est toujours de l’avis contraire, ne vous disputez pas : allez prendre dans le placard où vous rangez vos boîtes de couleurs un grand pinceau, une belle boîte de bleu de prusse et barbouillez votre épouse jusqu’à ce qu’elle se taise tout à fait. Vous aurez ainsi la paix dans votre ménage et de la joie plein le cœur. Vous aurez, par l’usage de la couleur, par la peinture, crée plus de sûreté en vous-même, vous aurez plus d’allant, vous gagnerez plus d’argent et — attention ! — quand on commence à gagner un peu d’argent, la vie se complique : on mange trop, on prend des taxis, ou on achète une voiture, on ne marche plus assez et on fait la connaissance de femmes qui vous font trop marcher, on marche trop ou pas assez, on va au théâtre, au café, on fait la bombe, on tombe malade, on se fait installer une salle de bains et tout peut aller de mal en pis, à moins que vous vous rappeliez qu’il y a un marchand de couleurs fines pour artistes dans votre quartier. Vous entrez dans la boutique, vous croyez que vous êtes artiste, vous achetez des couleurs, un chevalet, une toile, vous commencez le portrait de votre femme qui pose avec le sourire car elle se croit belle et chez le photographe, vous peignez, vous n’embêtez personne, vous êtes un inoffensif et un pacifique, vous regardez la nature, vous vous intéressez à toute l’humanité peinte, aux images, vous retombez en enfance et vous êtes heureux.

« Ce que vous peignez, peu importe ! Vous vous apercevrez bientôt que vous n’êtes pas un génie, même pas un peintre, mais vous êtes, néanmoins, intoxiqué, vous aimez la peinture et comme vous gagnez de plus en plus d’argent, vous achetez de la peinture, des tableaux, et vous commencez une collection de choses qui sont toujours belles.

« Vous vous plaisez chez vous, dans votre intérieur bien à vous et vous êtes riche. Vous jetez un œil distrait sur les journaux, vous ne vous intéressez plus du tout à la politique, ni aux crimes, vous cherchez la rubrique « Beaux-Arts » que vous ne trouvez pas, mais grâce à vos meubles peints, à vos murs peints, à vos tableaux sur vos murs, vous avec trouvé la paix, ce bien précieux que le compagnon Hitler a perdu depuis qu’il a quitté la peinture. »

Van Dongen

Mieux Vivre - Revue mensuelle - Mars 1937

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