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Simple évènement

16480e jour, par JC Sekinger

Je devais avoir vingt-six ans, j’en ai quarante-cinq aujourd’hui, c’était la fin du printemps peut-être, nous habitions Bordeaux, près de la gare Saint Jean. Un petit appartement de plain-pied, une enfilade de trois pièces à peu près égales, ouvertes toutes sur le sud. Celle du centre avait une porte vitrée.

Cet après-midi là, j’aidais vaguement V. qui n’avait sûrement pas besoin de cette aide, à une traduction de l’espagnol, sa langue maternelle. J’étais adossé à la fenêtre, derrière le bureau, dans la pièce de droite. Il y avait du soleil derrière moi et V. devant, tête baissée sur les livres.

À un moment, je ne me suis pas senti bien, une sensation bizarre, comme un étourdissement. Je ne buvais alors plus de café depuis plusieurs années, aucun alcool non plus et je ne fumais ni ne prenais de médicament d’aucune sorte : Il était donc inconcevable que je fusse drogué et c’est pourtant la première chose à laquelle j’aie pensé. La seconde, assez curieuse, fut d’aller regarder mon visage dans le miroir de la petite salle de bain, au fond de la pièce centrale. J’ai alors vu dans le miroir quelqu’un me dévisager : un inconnu ! N’importe qui eut pris peur mais j’ai éclaté de rire, un fou rire interminable !

Des années plus tôt, j’avais lu dans une belle revue trimestrielle, un article de Douglas Harding [1]. J’en avais été impressionné, sans savoir au juste pourquoi. Un peu plus tard, sans le sou, je volais un petit livre au titre provocant : « Vivre sans tête » [2]. Je vis seulement après qu’il était aussi de Douglas Harding. Ce que je comprenais de son propos était assez limité et je n’avais aucune idée de ce que cela pouvait impliquer : Il ne s’agissait que de constater, dans l’actualité de notre propre vision du monde, notre absence de visage, l’ouverture sans limites qui nous en tient lieu [3]. C’était assez évident, je le comprenais bien, mais je devinais là un mystère contre lequel je butais. Bien sûr, je lisais Pierre Teilhard de Chardin, Krishnamurti ou Chögyam Trungpa mais je ne voyais pas bien quel rapport pouvait avoir le propos si simple de Douglas Harding avec ceux-là, si complexes et élevés. D’ailleurs je ne comprenais même pas tout ce que je lisais alors, j’avais seulement une immense soif de comprendre et je humais plutôt le sens de ce que je lisais, comme un animal assoiffé hume une source, peut-être.

Devant le miroir, je venais de voir ce dont parlait Douglas Harding : nous ne sommes pas, au cœur de notre être, ce que nous paraissons être. J’avais cru, depuis toujours me semblait-il, à l’identité absolue entre mon apparence et moi et cette croyance avait soudain et parfaitement disparu !

Des heures qui suivirent cet évènement, je ne me rappelle pas grand-chose [4] : Tout me semblait lumineux, j’étais assis sur le lit, totalement heureux, et j’aurais pu compter tous les brins d’herbe ou les cheveux d’une tête ! Le temps n’existait plus. J’ai voulu écrire ma joie à mon ami Vincent et je n’ai jamais pu écrire que « Cher Vincent », le reste se perdait dans le blanc de la page, une joie éblouissante et indicible.

Tu comprends ?


C’est la lecture, hier, de certains de ces récits qui ma décidé à réécrire [5]et à explorer ce souvenir. Je démêle maintenant un peu mieux ce qu’il y a en lui de fou (explosion d’un barrage d’angoisse) et de merveilleusement simple, évident et fondateur.


[1« Comment renoncer » Douglas E. Harding, n°5 de la revue 3e Millénaire (Printemps 1987). J’avais acheté
cette revue parce que je voulais lire cet article sur le peintre-verrier Udo Zembok : « Forme, couleur, lumière »

[2« Vivre sans tête », Douglas E. Harding, trad. Jean Van Harck, Le Courrier du livre, Paris, 1978 (c’était un livre d’occasion). À cette époque, il m’est aussi arrivé de chercher des fruits dans les poubelles à la fin du marché des Capucins. Je le précise afin que, peut-être, vous m’excusiez.

[3Voyez vous-même !

[4V. non plus, d’ailleurs et nos chemins se sont séparés depuis longtemps.

[5je l’avais déjà fait dans ce texte

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