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Robert & Robert

Pour Martial

15366e jour, par JC Sekinger

J’ai partagé ma chambre, au Centre de Rééducation, pendant longtemps, avec deux hommes qui s’appelaient Robert. Nous étions au dernier étage de ce bâtiment, l’étage des patients atteints d’affections neurologiques. Il y avait là cet ancien psychanalyste qui, tassé dans son fauteuil roulant, lisait Lacan dans la pénombre de l’ascenseur, tournant le dos à la porte ; cette femme qui errait dans les couloirs et que je voyais quelquefois en ergothérapie : un jour, on lui montrait la photographie d’un fer à repasser en lui demandant de décrire ce qu’elle voyait « C’est une sorte de boîte » ; il y avait cet homme qui prenait, presque chaque matin, tous ses médicaments de la journée et qu’on voyait déambuler, hagard, perdu...

Robert était mon voisin de chambre et Robert aussi. Le premier était aphasique et paralysé d’un bras, il ne disait que « oh oh oh », pour toute explication, demande ou réponse... c’était ses uniques paroles. Modulées toutefois : le « oh oh oh » qu’il articulait doucement et tendrement à sa femme était très différent de celui qu’il vociférait, désespéré, à l’aide-soignante qui ne comprenait pas ce qu’il voulait. Le matin, il me tendait son bras pour que je boutonne la manche de sa chemise. Je le faisais, d’une main, et il me disait « oh oh » gentiment. L’autre Robert était paralysé du bassin et presque sourd. Il parlait très fort, écoutait la télé très fort avec un casque (j’entendais tout comme s’il n’y en avait pas) et avait un fort méchant caractère. Heureusement, il prenait chaque matin ce qu’il appelait « la pilule du bonheur » mais gare si l’infirmière l’oubliait ou si son traitement était changé : il entrait alors dans une fureur assez noire.

Il dormait avec un masque de sommeil depuis que, tous les trois, étions parvenus à nous accorder pour ne plus descendre le volet qu’à moitié. L’autre Robert et moi l’aurions bien laissé ouvert mais cela tranquilisait ce Robert-ci de le savoir un peu fermé la nuit. Cependant, avec son masque, il n’était ni réveillé par les néons à 7 heures, ni par le café à 8 heures. Nous le secouions alors (ce couillon)...

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