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Pour une femme qu’il ne connaît pas

17647e jour, par JC Sekinger

− Pourquoi tu n’en achètes qu’un ?
Il bredouilla des réponses en se redressant un peu crânement. À vrai dire, elles se mélangeaient entre son âme et sa bouche, c’est pour ça qu’il n’arrivait pas à en articuler une.
− Tu aimes ça les oreillers de plumes ?
− Quand j’étais petit, voir la mousse synthétique me donnait la nausée.

Il se rappelait certaine affreuse colonie de vacances (d’ailleurs elles étaient toutes affreuses), les couleurs grossières et pâles des bourres déchiquetées. Il se rappelait aussi — et ce souvenir l’environnait d’un silence bienfaisant — que chez sa grand-mère, il effleurait l’oreiller de sa petite main d’enfant glissée sous la taie, jusqu’à sentir la pointe d’un calamus qu’il saisissait alors entre les ongles et tirait lentement, en retenant son souffle, jusqu’à ce qu’une petite plume libérée se déployât, duvet d’abord, barbules ébouriffées ensuite. Parfois, la plume était toute blanche.

C’était hier matin mais, dans la nuit il s’est levé, et à l’aurore il avait décidé d’acheter un deuxième oreiller, identique. Il le laisserait emballé et posé sur des étagères près du lit, pour une femme qu’il ne connaît pas.

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