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« Peut-être n’y a-t-il rien, à part le silence, le repos »

17581e jour, par JC Sekinger

« “Qu’est-ce ? je tombe ? mes jambes flageolent”, se dit-il, et s’écroula sur le dos. Il rouvrit les yeux, espérant voir l’issue de la lutte engagée entre le Français et les artilleurs, avide de savoir si oui ou non l’artilleur roux était tué et la batterie conquise. Mais il ne vit plus rien. »

« Il n’y avait au dessus de lui que le ciel, un ciel voilé mais très haut, immensément haut, où flottaient doucement des nuages gris. « Quel calme, quelle paix, quelle majesté ! songeait-il. Quelle différence entre notre course folle, parmi les cris et la bataille, quelle différence entre la rage stupide des deux hommes qui se disputaient le refouloir et la marche lente de ces nuages dans le ciel profond, infini ! Comment ne l’ai-je pas remarqué jusqu’alors ? Et que je suis heureux de l’avoir découvert enfin ! »

« Oui, tout est vanité, tout est mensonge en dehors de ce ciel sans limites. Il n’y a rien, absolument rien d’autre que cela… Peut-être même est-ce un leurre,
peut-être n’y a-t-il rien, à part le silence, le repos. Et Dieu en soit loué !... »

(Léon Tolstoï, Guerre et Paix)

Source

« Mais que m’arrive-t-il ? je ne me tiens plus ? mes jambes se dérobent sous moi. » Et il tomba sur le dos. Il rouvrit les yeux, dans l’espoir d’apprendre le dénouement de la lutte des deux Français avec l’artilleur, et si les canons étaient sauvés ou emmenés. Mais il ne vit plus rien que bien haut au-dessus de lui un ciel immense, profond, où voguaient mollement de légers nuages grisâtres. « Quel calme, quelle paix ! se disait-il ; ce n’était pas ainsi quand je courais, quand nous courions en criant ; ce n’était pas ainsi, lorsque les deux figures effrayées se disputaient le refouloir ; ce n’était pas ainsi que les nuages flottaient dans ce ciel sans fin ! Comment ne l’avais-je pas remarquée plus tôt, cette profondeur sans limites ? Comme je suis heureux de l’avoir enfin aperçue !… Oui ! tout est vide, tout est déception, excepté cela ! Et Dieu soit loué pour ce repos, pour ce calme !… »

Léon Tolstoï, Guerre et Paix, Chap XVI, p 321
Traduction par Irène Paskévitch.
Hachette, 1901 (1, pp. 1-462).

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