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Observer (3)

16611e jour, par JC Sekinger

Brève histoire de l’enseignement du dessin

Ayant dû regarder l’histoire des programmes de l’enseignement général de l’art, depuis les années 60 jusqu’à nos jours (voir le post scriptum), j’ai vu :

  1. un glissement vers les « Arts plastiques » qui correspond à une éviction progressive du « Dessin ». Enseigné depuis la Renaissance, le « Dessin » était encore enseigné comme tel en 1802. En 1952, on parlait de « Dessin et Arts Plastiques » pour ne plus parler, en 1972, que d’enseignement des « Arts Plastiques »
  2. Une disparition de contenu transmissible pour arriver à des cours dans les années 70 qui tiennent du Grand N’importe Quoi : la permissivité et l’égarement atteignent des sommets (poulets momifiés, faux baptêmes, etc.)
  3. À partir des années 90, une tentative de réintroduire de la rigueur : ce qui donne des objectifs pédagogiques où « Arts Plastiques » comme Big Bazar veulent être remplacés par « Arts Plastiques » comme Loi Scoute (partage, loyauté, confiance, etc.). Les années 2000 montrent un enseignement morcelé, fragmentaire et indigent.

Imaginez maintenant, au XIXe siècle, un grand pays, très grand. Derrière la vague du massacre des autochtones et la conquête de leurs terres, un peuplement disparate s’établit, prétendant rompre avec les histoires d’un continent dont il est venu, dont il a souvent fui, et qu’il nomme « vieux ». Ce pays (devenu) neuf, ce « nouveau » continent, est le topos de toutes les utopies : on y trace les rues à angle droit, on y invente le concept de « libre entreprise », il y a un fusil dans chaque placard et un drapeau du pays dans chaque salle de classe...

Depuis 1947, Les États-Unis sont à Berlin. Dans les années 50, ils installent dans 35 pays un Congrès pour la Liberté de la Culture. Cette institution finance, à Paris, des magazines d’art, des séminaires, des programmes de recherche, des galeries, des musées, des artistes, des universités.... En 67, le scandale est révélé : c’est la CIA, via le Congrès pour la liberté de la Culture qui a déversé d’énormes quantités d’argent sur la Culture européenne pour propager la « pax americana » et surtout lutter contre le communisme. Jackson Pollock était une des figures de proue de cette propagande culturelle, même s’il n’était pas très aimé dans son pays : c’était un vrai yankee qui faisait une peinture vraiment grande et nouvelle et dont l’intérêt affirmé pour le chamanisme adoucissait enfin la culpabilité des américains envers les amérindiens. L’expressionnisme abstrait a été une arme de la Guerre Froide Culturelle (et je ne parle pas de la musique et de la littérature, d’Arthur Kœstler à Igor Stravinski). Je prétends que les dollars américains ont fini de discréditer, officiellement, le dessin.

Le Dessin, on admet bien qu’il en faut mais on ne sait pas vraiment pourquoi.

« Observer » est donc un verbe qu’on entend souvent à l’Université d’Arts Plastiques, y compris par des « enseignants » qui nous demandent, en L3, trois ans après le baccalauréat, de faire des empreintes de feuilles sur du scotch ou de décalquer des bouches d’aération. Le roi est toujours aussi nu, avec des taches de peinture dorée dessus ou un peu de confiture de groseilles peut-être, mais je rencontre chez les enseignants d’Arts Plastiques de l’Université de ma ville, de vilains hypocrites : ils savent visiblement mais ne disent toujours rien. Sauf en cours de dessin, revenu cette année à l’université, en troisième année d’Arts Plastiques. Pourquoi pas en première année au fait ? Parce qu’il y a un doute sur sa validité ? sur sa recevabilité ? Parce que « Dessin » et « Arts Plastiques » ne vont pas ensemble ? Parce que le dessin est un truc qui brûle, qu’on arrive pas à penser et qu’on rejette vite sur les autres ?

Ingres, au XIXe siècle, ne confondait surtout pas « dessin » et « peinture ». Pour lui, le premier était « la probité de l’art » et la seconde, une manière de coloriage. Aujourd’hui, je dirais que le dessin (d’après le visible) peut toujours être appelé « probité », droiture, mais plus « probité de l’art » : Ce qu’il y a à la FIAC est-il semblable à ce qu’il y a dans ton cœur ? La peinture , quant à elle, tient de la musique et de la danse. Musique silencieuse et danse instantanée. Pour le reste, l’art conceptuel essentiellement, et ses avatars contemporains dans lesquels se confondent perversion et force, folie et désinvolture, argent et richesse... tout cela m’indiffère même si c’est « intéressant ».

Intéressant. Voilà LE critère de jugement en Arts Plastiques. On a remplacé « Beau », devenu doctrinaire, par « intéressant ». Or, le dessin n’est pas « intéressant », il est « dépassé », « fini depuis le XIXè siècle » (m’a dit Jean-Louis Froment alors que je lui présentait naïvement mes dessins en 1987). Critère mou.

Recherche. Ce qu’il manquait de rigueur à l’enseignement des Arts Plastiques, on l’a trouvé dans la notion de « recherche ». Cet élan s’est bien glissé dans les croyances au progrès (tout en donnant à l’art un aspect vraiment sérieux de recherche scientifique) et dans les nécessités du marché. Avant tout travail, il faut un semestre de recherches tous azimuts, notées elles aussi, et présentées comme des œuvres. À l’université, on continue les recherches plastiques et graphiques commencées à l’École Primaire.
Je me rappelle qu’en 89 il fallait faire des recherches dans les poubelles : le responsable de l’UFR d’Arts Plastiques aimait beaucoup le dadaïsme.

C’est sûr, apprendre à jeter des matelas par les fenêtres (je ne sais plus quelle « performance », ni dans quelle école d’art) n’aurait sûrement pas pu se faire sans qu’on ait préalablement jeté, par les mêmes fenêtres ouvertes en 1968, les plâtres du Louvre. Mais on a jeté l’enfant avec l’eau du bain car apprendre le dessin aujourd’hui a d’autres significations qu’au XIXe siècle : il est possible et souhaitable d’apprendre une habileté manuelle et perceptive qui soit aussi un outil de connaissance du réel !

Le visible affleure (toujours) le réel

Regarder autour de soi autant qu’en soi est-il désuet ? S’en rendre compte et le montrer est-il « fini depuis le XIXe siècle » ? J’ai noté que les cours de sociologie de l’art dénonçaient presque toujours les pratiques et postures des « Art Plastiques ». Ce qui n’empêche pourtant ni les « recherches » ni les cours de « Pratiques graphiques et plastiques ». Alors si le dessin ne doit surtout pas être compris comme critique sociale ou comme socle de l’enseignement des Arts Plastiques mais comme langage et outil de la pensée, y-a-t-il encore un risque à l’enseigner ? La question est à régler d’urgence au Ministère de l’Éducation Nationale car s’il y a quinze étudiants de L3 dans le cours obligatoire de « Pratiques graphiques et Plastiques », il y en a 90 dans l’atelier facultatif d’anatomie et de modèle vivant.


Il y a des gens que j’aimerais remercier à la fin de ce petit texte mais ils n’aimeraient pas forcément être cités. Alors je ne dis que leur prénom et je les remercie : merci Élodie (s) et Guy !

À lire :
- Qui mène la danse ? de Frances Stonor Saunders
- Écrits sur l’art de J.A.D.Ingres

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