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La voie est libre

16504e jour, par JC Sekinger

Au réveil du coma, je n’avais plus de corps. J’étais allongé et je ne le voyais pas. Quand j’aurais pu le voir, il était sous un drap blanc et je n’ai pas tout de suite compris ce que c’était. D’ailleurs, je n’avais même pas remarqué la place qu’il prenait dessous, la maigre bosse qu’il y faisait.

Puis j’en ai eu une idée très vague, des souvenirs.

Puis j’ai vu un carton sur le lit, une haute caisse en carton sur laquelle était marquée « accessoires ». Je comprenais que c’étaient là les morceaux de mon corps, qu’il fallait (ça faisait partie des tâches immenses qui m’attendaient et dont dépendait mon départ de l’hôpital) qu’avec mes idées très imprécises je le reconstruise.

Un autre jour, j’ai eu l’idée d’un portrait de moi, pour m’aider, alors je l’ai imaginé.

En haut, il y avait les pieds et s’assemblait dessous toute la silhouette du corps. Je réfléchissais. Elle était traversée de lignes pointillées pour en séparer les morceaux numérotés.

Bien sûr, en bas du corps, accroché à mes épaules, il n’y avait pas de tête.

Mois après mois, j’ai intégré, revêtu ce corps et il ne m’allait pas bien du tout, il fonctionnait mal et, par conséquent, m’encombrait plus qu’il ne m’aidait. Les pieds sont descendus, le corps s’est retourné. Il me rendait malade mais j’étais dedans et je devais l’accepter. Année après année, ce corps étranger et mal fichu m’est devenu familier. Il me servait à faire les courses ou à écrire. Mais c’était une prison.

Ce que j’avais reconstruit avec hâte et obstination était une prison.

Mais voyons ! Où avais-je la tête ? J’en sors quand je veux ! Ces gens qui me regardent, vers quoi regardent-ils ? Vers l’absence ! Je n’ai toujours pas de tête ! Ce corps est, de mon côté du moins, parfaitement ouvert, la voie est libre et je suis libre comme l’air.

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