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John Cage « 4’33’’ »

15776e jour, par JC Sekinger

« Le titre de cette œuvre figure la durée totale de son exécution en minutes et secondes. À Woodstock, New York, le 29 août 1952, le titre était 4′33″ et les trois parties 33″, 2′40″ et 1′20″. Elle fut exécutée par David Tudor, pianiste, qui signala les débuts des parties en ouvrant le couvercle du clavier, et leurs fins en fermant le couvercle. L’œuvre peut cependant être exécutée par n’importe quel instrumentiste ou combinaison d’instrumentistes et sur n’importe quelle durée. »

John Cage

« 4’33’’ », David Tudor
« 4’33’’ », direction Lawrence Foster

« The material of music is sound and silence. Integrating this is composing. I have nothing to say and I am saying it. » [1]


Le chapeau chinois

(1878)

Au moment où l’orchestre de l’Opéra va commencer à répéter l’œuvre nouvelle d’un compositeur allemand, le chef d’orchestre s’aperçoit que la partition comporte une partie de chapeau chinois. Consternation : il n’y a pas de joueur de chapeau chinois dans l’orchestre de l’Opéra ! Va-t-il falloir renoncer à interpréter la brillante partition ?

Mais quelqu’un se lève : "Permettez, je crois que j’en connais un. - Qui a parlé ? - Moi, les cymbales." Les cymbales connaissent en effet un vieux professeur de chapeau chinois. L’Opéra enchanté décide d’envoyer une délégation au distingué virtuose pour lui demander son concours.

La délégation se met en route et arrive dans le petit appartement qu’occupe, au fond des Batignolles, le professeur de chapeau chinois :

Soudain tous se découvrent : un homme d’aspect vénérable, au visage entouré de cheveux argentés qui tombaient en longues boucles sur ses épaules, se tenait debout sur le seuil, et paraissait convier les visiteurs à entrer dans son sanctuaire. - C’était lui ! L’on entra. Salut, demeure chaste et pure ! La croisée, encadrée de plantes grimpantes, était ouverte sur le ciel en ce moment empourpré des merveilles de l’occident ! - Les sièges étaient rares, la couchette du professeur remplaça, pour les délégués de l’opéra, les ottomanes et les poufs. Dans les angles s’ébauchaient de vieux chapeaux chinois ; çà et là gisaient plusieurs albums dont les titres commandaient l’attention ! - C’était d’abord : "Un Premier Amour ! mélodie pour chapeau chinois seul, puis Air religieux, prière pour orgue et chapeau chinois, suivie de Variations brillantes sur le choral de Luther, concerto pour trois chapeaux chinois... puis septuor de chapeaux chinois (grand unisson) intitulé : Danse nocturne de jeunes filles mauresques dans la campagne de Grenade, au plus fort de l’inquisition, grand boléro pour chapeau chinois.

Les cymbales, très émues, prirent la parole au nom de l’Académie nationale de musique. "Ah ! dit avec amertume le vieux maître, on se souvient de moi maintenant... Je devrais... Mon pays avant tout. Messieurs, j’irai." Le trombone insinua que la partie à jouer paraissait difficile. "Il n’importe", dit le professeur en les tranquillisant d’un sourire. Et leur tendant ses mains pâles, rompues aux difficultés d’un instrument ingrat : "A demain, messieurs, huit heures, à l’Opéra !"

Le lendemain, dans les couloirs, dans les galeries, dans le trou du souffleur inquiet, ce fut un émoi terrible : la nouvelle s’était répandue...

Tout à coup la porte basse donna passage à l’homme d’autrefois...

Ayant assuré un bonnet de lustrine noire sur sa tête séculaire, il démaillota le chapeau chinois. Mais aux premières mesures et dès le premier coup d’oeil jeté sur sa partie, la sérénité du vieux virtuose parut s’assombrir ; une sueur d’angoisse perla bientôt sur son front. Il se pencha comme pour mieux lire, et les sourcils contractés, les yeux rivés au manuscrit qu’il feuilleta fiévreusement, à peine respirait-il !...

Ce que lisait le vieillard était donc bien extraordinaire, pour qu’il se troublât de la sorte !...

En effet !... Le maître allemand s’était complu, avec une âpreté germaine, une malignité rancunière, à hérisser la partie du chapeau chinois de difficultés presque insurmontables ! Elles s’y succédaient, pressées ! ingénieuses ! soudaines ! C’était un défi !... Qu’on en juge !... Cette partie ne se composait exclusivement que de silences !! Or, même pour ceux qui ne sont pas du métier, qu’y a-t-il de plus difficile à exécuter que le silence, pour un chapeau chinois ?... Et c’était un crescendo de silences que devait jouer le vieil artiste !

Il se raidit à cette vue ; un mouvement fiévreux lui échappa, mais rien, dans son instrument, ne trahit les sentiments qui l’agitaient. Pas une clochette ne remua ! Pas un grelot ! Pas un fifrelin ne bougea. On sentait qu’il le possédait à fond. C’était bien un maître ! Il joua, sans broncher, avec une maîtrise, une sûreté qui frappèrent d’admiration tout l’orchestre ! Son exécution, pleine de nuances, était d’un rendu si pur, si parfait, que, chose étrange ! il semblait par moments qu’on l’entendait ! Les bravos allaient éclater de toutes parts, quand une indignation sacrée s’alluma dans sa vieille âme de virtuose !... Les yeux pleins d’éclairs, et agitant avec un fracas effroyable son instrument vengeur qui sembla comme un démon suspendu sur l’orchestre : "Messieurs, vociféra l’illustre professeur, j’y renonce !... je ne peux pas jouer ! c’est trop difficile ! je n’y comprends rien ! - Je proteste au nom de Concone !... Il n’y a pas de mélodie là-dedans ! L’Art est perdu !..."

Et, foudroyé par sa propre colère, il tomba mort dans la grosse caisse qu’il creva, et emporta dans le sein du monstre le secret des charmes de l’ancienne musique, en murmurant ces derniers mots : "Je vous enverrai le Soir d’un beau jour, mon ouverture pour 150 chapeaux chinois."

Auguste Villiers de l’Isle-Adam
(1838-1889)


Ce conte repris, modifié et amplifié se retrouve dans les Contes cruels sous le titre : Le secret de l’ancienne musique.


[1« Le matériau de la musique est le son et le silence.Intégrer cela, c’est composer. Je n’ai rien à dire et je le dis. »

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