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Idéologie du temps

15877e jour, par JC Sekinger

Je souffre depuis près de vingt-cinq ans, d’une idéologie du temps.

Détails :
« idéologie » est à comprendre dans cette acception : un ensemble d’idées informant, à son insu généralement, la pensée d’un individu. La société, cette entité informe, vaguement pyramidale et fourmilière, instille, infuse d’abord en moi, par la voix (ô combien) familière de mes proches, puis, dans le désordre, par les sirops des journalistes, publicitaires, politiciens, industriels, banquiers, etc., une idéologie du temps : Le temps c’est de l’argent, il faut prendre son temps, vivre avec son temps, ne pas perdre de temps... crédits, peines d’emprisonnement, emplois du temps, agendas... le temps, dans la représentation que nous perpétuons, est une récompense et une punition, une valeur finie et une quantité horizontale. Cette représentation, et ces valeurs me font mal et elles le font depuis vingt-cinq ans, sans que je sache me défendre.

Souvenirs :
- Dans la cour du lycée. J’ai quinze ans. Je comprends, vaguement, qu’on vole ma vie en décidant pour moi ce que je dois faire du temps, ce qu’il est raisonnable d’en faire.
- J’ai une vingtaine d’années, je démissionne un jour avant la fin d’un contrat de six mois : quand on m’a demandé pourquoi avoir été aussi déraisonnable et irréfléchi, je n’ai pas su quoi dire mais ça devait être pour sauver ma liberté, la fluidité de ma vie.
- Je ne sais pas quel âge j’ai et je lis Kant intime, les récits, par trois de ses proches, de la vie quotidienne du philosophe. J’y apprends de délicieuses anecdotes mais celle-ci m’intéresse particulièrement : Kant invitait chaque jour des amis au déjeuner, le matin pour le midi, pour ne pas les obliger.

- J’ai une trentaine d’années. Je viens d’achever, après trois mois de travail, un tableau à l’huile d’un mètre sur un mètre : réaliste et détaillé. « oh, trois mois dites-vous ? »... plusieurs années après, je réponds : si grand et complexe que soit le tableau, on ne donne jamais qu’un unique coup de pinceau à la fois !

Cadeau :
Contrairement au temps, avec son passé fantomatique et son futur hypothétique, il n’a aucun poids, aucune dimension, ni commencement, ni fin : comme un cadeau, il s’appelle présent...

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