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« Des pouces »

17882e jour, par JC Sekinger

TACITUS recite que parmy certains Roys barbares, pour faire une obligation asseurée, leur maniere estoit, de joindre estroictement leurs mains droites l’une à l’autre, et s’entrelasser les pouces : et quand à force de les presser le sang en estoit monté au bout, ils les blessoient de quelque legere pointe, et puis se les entresuçoient.

Les medecens disent, que les pouces sont les maistres doigts de la main, et que leur etymologie Latine vient de pollere, Les Grecs l’appellent antikheir, comme qui diroit une autre main. Et il semble que par fois les Latins les prennent aussi en ce sens, de main entiere :

Sed nec vocibus excitata blandis,
Molli pollice nec rogata surgit
. [1]

C’estoit à Rome une signification de faveur, de comprimer et baisser les pouces :

Fautor utroque tuum laudabit pollice ludum [2] :

et de desfaveur de les hausser et contourner au dehors :

converso pollice vulgi
Quemlibet occidunt populariter
 [3].

Les Romains dispensoient de la guerre, ceux qui estoient blessez au pouce, comme s’ils n’avoient plus la prise des armes assez ferme. Auguste confisqua les biens à un chevalier Romain, qui avoit par malice couppé les pouces à deux siens jeunes enfans, pour les excuser d’aller aux armees : et avant luy, le Senat du temps de la guerre Italique, avoit condamné Caius Vatienus à prison perpetuelle, et luy avoit confisqué tous ses biens, pour s’estre à escient couppé le pouce de la main gauche, pour s’exempter de ce voyage.

Quelqu’un, dont il ne me souvient point, ayant gaigné une bataille navale, fit coupper les pouces à ses ennemis vaincus pour leur oster le moyen de combatre et de tirer la rame.

Les Atheniens les firent coupper aux Æginetes, pour leur oster la preference en l’art de marine.

En Lacedemone le maistre chastioit les enfans en leur mordant le pouce [4].

Montaigne Essais - Livre II - Chap. XXVI - Des pouces


[1« Mais ni sous l’effet de paroles lascives, ni sur les sollicitations d’un pouce caressant elle ne se dresse ». (Martial, Épigrammes, XII, 98, v. 8-9)

[2« L’admirateur approuvera ton jeu des deux pouces ; » (Horace, Épitres, I, 18, v. 66)

[3« dès que la foule a tourné le pouce, ils égorgent n’importe qui pour se faire bien voir« . (Juvenal, Satire, III, v.36)

[4( note de jc : ouille )

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