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Dans mes pensées ou dans les vôtres ?

17262e jour, par JC Sekinger

D’un coup d’œil rapide on pourrait dire que notre corps est séparé de celui des autres et en conclure, avec la même hâte, que notre vie l’est aussi.
À l’examen, ces certitudes se dissolvent.

D.E. Harding rappelle quelque part que le soleil — mais nous pourrions le dire aussi de l’air ou de l’eau — est plus important pour nous que nos jambes ou nos bras : on peut vivre sans bras mais pas sans soleil ou sans nourriture. Est-ce à dire que notre corps est fait aussi de toutes les rivières ?

Examinons encore : cent mille milliards [1] de cellules composent ce corps. Les cellules humaines ont des durées de vie très variables, 7 jours pour celles de la cornée, 16 ans pour celles de l’intestin, une vie humaine pour celles du cortex : Ce que nous appelons « ma vie » est donc — je l’ai déjà dit excusez-moi, c’est une obsession — la vie de chacune de ces cellules. Ce qui est remarquable ici, c’est qu’il y a continuité d’un corps à l’autre — y compris avec les corps inanimés. La neuroanatomiste Jill Bolte Taylor, décrivant les conséquences de son accident vasculaire cérébral, raconte que lorsque l’hémisphère gauche a cessé de dominer, quand a cessé l’auto-persuasion du « je suis un corps séparé de celui des autres », son bras fusionnait avec le mur contre lequel il appuyait !

Plutôt que « ma vie », nous devrions dire « mon histoire ». Est-elle alors séparée de l’histoire des autres ? Il faudrait, avant de pouvoir l’affirmer, s’être assuré qu’aucun de nos actes n’a de conséquence sur les histoires d’autrui. Seul sur une île déserte ? Même le plus seul des naufragés est, un jour, né d’une femme.

Mais il y a une chose dont je n’ai pas parlé, appelons-la « conscience ». Qui pourrait dire où elle commence et où elle finit ? Je vois l’étoile la plus lointaine, elle brille donc dans ma conscience. J’entends le murmure de la mer derrière la dune que je gravis, elle bruit donc dans ma conscience. Mais la conscience est-elle individuelle ? Lorsque nous conversons, d’où surgissent les mots et où restent-ils un instant, comme des bulles ? Sur cet écran, un instant apparues, lisez-vous dans mes pensées ou dans les vôtres ?


[1je ne sais plus où j’avais pris le chiffre de 60 milliards, parce qu’on ne peut qu’estimer ce nombre : ce qu’on peut dire c’est que ces cellules se comptent en milliards

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